Peggy Benoist
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Regards sur la vie psychique
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Dirigeants, fondateurs, créateurs

La personne derrière la fonction

Diriger sans disparaître derrière son rôle

On peut savoir quelle direction donner à une entreprise ou à un projet et hésiter lorsqu’il s’agit de sa propre vie. Les décisions à prendre sont nombreuses ; ce que l’on souhaite pour soi se laisse parfois moins facilement discerner.

La fonction de dirigeant, de fondateur ou de créateur offre une place pour agir, construire et transmettre. Elle peut être profondément aimée. Pourtant, à force de répondre aux attentes liées à ce rôle, nous pouvons accorder moins d’attention à ce que nous éprouvons et désirons personnellement.

Ce que nous engageons de nous-mêmes

Un projet donne forme à des idées et à un désir de construire. Il engage aussi quelque chose de plus intime : ce que nous espérons accomplir à travers lui, la place que nous souhaitons occuper, la reconnaissance que nous attendons.

Nous savons généralement expliquer ce que nous voulons réaliser. Il est bien moins évident de saisir ce que nous en attendons pour nous-mêmes.

Notre histoire personnelle prend part à cet engagement. La manière dont nous avons été reconnus, dont nous avons appris à compter sur les autres ou à préserver notre indépendance, traverse notre rapport au pouvoir, au contrôle et à la réussite.

Une responsabilité présente peut ainsi rencontrer une attente ancienne : être enfin pris au sérieux, ne plus dépendre, se sentir autorisé à occuper une place.

Lorsque ces enjeux se croisent, la frontière devient floue :

  • Un désaccord sur une orientation peut être vécu comme un désaveu personnel.
  • Un jugement discuté devient une mise en question de notre valeur.
  • Céder sur un point pourrait alors revenir à céder sur soi.

L’enjeu professionnel demeure réel, mais il se charge d’une signification personnelle qui peut rendre le quotidien et les décisions bien plus lourds à porter.

Comprendre ce que cette position représente pour nous ouvre une autre réflexion : ce que nous craignons de perdre en la quittant, ce que nous espérons recevoir en la maintenant. La question dépasse la décision à prendre. Elle touche à la manière dont nous nous sentons exister dans cette place.

Une place dans le regard des autres

La fonction nous transforme aussi par le regard qu’elle attire. On nous reconnaît une assurance, une capacité à décider, à ouvrir une voie. Nous nous habituons à être vus ainsi, jusqu’à éprouver parfois le besoin de confirmer cette image.

Ce que nous savons faire devient ce que nous nous sentons tenus d’être.

Le glissement est discret. Hésiter paraît décevoir ; souhaiter autre chose ressemble à un reniement. L’attente des autres finit par nous accompagner même lorsqu’ils ne demandent rien.

On peut aimer ce que l’on a construit et s’accorder de moins en moins de liberté dans la manière de le vivre.

Cette place se prolonge parfois auprès des proches. Être celui ou celle sur qui l’on compte procure une satisfaction réelle. Pourtant, à force de rassurer, il devient difficile de confier une incertitude sans chercher aussitôt à la résoudre.

On peut être entouré, apprécié, sollicité, et manquer d’une relation dans laquelle on ne serait pas tenu de savoir ou de donner.

Il y a là une solitude particulière : sentir que notre place est reconnue, sans être certain que ce que nous éprouvons puisse l’être aussi. Nous pouvons nous-mêmes perdre le contact avec ce qui ne correspond pas à cette image.

Quelle place reste-t-il pour un désir qui ne répond à aucune attente et n’a pas à être justifié ?

Penser sans avoir à tenir une position

Dans l’espace thérapeutique, la personne peut parler sans avoir à rassurer ni à défendre ce qu’elle a choisi. Le cadre confidentiel permet de s’arrêter sur ce qui, ailleurs, doit souvent être rapidement tranché.

Une contradiction peut rester ouverte ; un désir peut être entendu avant de savoir quelle place lui donner.

Il ne s’agit ni de coaching de performance ni de conseil stratégique. Une exploration psychothérapeutique n’a pas à être utile à la fonction pour avoir sa place.

Elle peut concerner ce que l’on attend de la reconnaissance, ce que l’on redoute de devoir aux autres, ou la difficulté à se sentir aimé sans avoir quelque chose à apporter. La vie professionnelle entre alors en relation avec une histoire, des attachements et une vie intime.

Ce travail se construit avec la personne. Il permet de distinguer ce que la situation exige, ce que l’on s’impose et ce que notre histoire vient éveiller ou réveiller.

Les contraintes économiques et organisationnelles gardent leur réalité propre. L’ambition n’a pas à être expliquée par une blessure, pas plus qu’un choix professionnel ne suffit à raconter une personne.

La fonction peut demeurer essentielle, stimulante et aimée. La psychothérapie vise une plus grande liberté pour l’habiter, en laissant une place à ce que nous éprouvons et désirons, autant qu’à ce que nous assumons.

Être à la hauteur de sa fonction n’exige pas de disparaître derrière elle.