Peggy Benoist
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Regards sur la vie psychique
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Relations et vie psychique

« Après tout ce que j’ai fait pour toi » :
 quand le don devient une dette

Ce que l’on espère en retour et ce que l’autre n’a pas promis.

On peut avoir donné de bon cœur et finir par en vouloir à l’autre. On repense alors au temps qu’on lui a consacré, à l’aide qu’on lui a apportée ou à ce qu’on a remis à plus tard pour lui. Que s’est-il passé pour que ces gestes, qui nous paraissaient si naturels, reviennent sous forme de reproche ?

Ce qu’on aimerait recevoir sans le demander

On peut savoir qu’un proche nous écouterait volontiers si on l’appelait, et être pourtant blessé qu’il n’ait pas pris de nos nouvelles. Ce qui nous manque alors tient moins à l’aide qu’il aurait pu apporter qu’à l’attention dont son initiative aurait témoigné.

Pourquoi cette différence compte-t-elle autant ? Demander du soutien, c’est parfois renoncer à savoir si l’autre aurait pensé à nous de lui-même. Quand cette initiative est devenue à nos yeux une preuve d’affection, il peut être plus facile de continuer à donner, en espérant que l’autre remarquera, à son tour, le moment où nous aurons besoin de lui.

Nous n’avons pas tous appris à prendre soin des autres de la même manière. Dans certaines familles, on remarque la fatigue de quelqu’un et on prend le relais avant qu’il ait à le demander. Ailleurs, on attend que la personne dise ce dont elle a besoin, parfois par respect pour son autonomie. On peut ainsi prendre pour de l’indifférence ce que l’autre croit être de la discrétion. L’Essai sur le don de Marcel Mauss invite à regarder les règles qui entourent nos gestes et que nous supposons parfois partagées.

La déception nous fait alors découvrir une attente que nous n’avions peut-être jamais formulée, même pour nous-mêmes. Elle ne retire rien à la sincérité de ce que nous avons donné ; elle nous renseigne sur ce que nous espérions de la relation.

Ce qu’on attend au-delà d’un merci

Dans un couple, que veut-on dire quand on reproche à l’autre de ne pas voir tout ce qu’on fait ? On peut souhaiter que l’effort soit reconnu, mais aussi que le quotidien change. L’autre peut remercier sincèrement et se montrer disponible quand on lui demande de l’aide. Si la même personne doit toujours penser aux rendez-vous, prévoir les imprévus et demander du relais, c’est encore sur elle que repose l’organisation. Ce qu’elle attend peut être de ne plus avoir à s’en préoccuper seule.

Il arrive aussi qu’on ait parlé de sa fatigue, plusieurs fois, sans que la répartition change. À quoi servirait alors de mieux formuler sa demande ? Le ressentiment peut signaler qu’un déséquilibre dure et que l’autre, même informé de ce qu’il coûte, continue de s’en accommoder.

Au travail, « J’ai donné vingt ans à cette entreprise » peut être la première pensée qui vient lorsqu’on apprend par un collègue que son poste va changer. Qu’est-ce qui blesse alors : la décision elle-même ou le fait qu’après toutes ces années, personne n’ait pris le temps de nous en parler ?

L’entreprise peut aussi en appeler à la fidélité : « Après la chance qu’on t’a donnée, tu nous quittes ? » On peut reconnaître la confiance qu’on nous a accordée sans que celle-ci oblige à rester.

Celui qui donne se souvient aussi de ce qu’il a remis à plus tard pour aider. Celui qui reçoit peut avoir vu le geste sans mesurer ce qu’il impliquait. « Après tout ce que j’ai fait pour toi » peut parfois vouloir dire :

« Tu n’as jamais su ce que cela m’a coûté. »

Nommer cet effort peut ouvrir une discussion. Le reproche change de nature quand ce qu’on a donné devient un argument pour obtenir de l’autre un engagement qu’il n’a pas pris.

Quand comprendre ne suffit pas à changer

On peut savoir qu’un refus est légitime et l’entendre pourtant comme le signe qu’on ne compte plus. On peut aussi éprouver de la gratitude et se sentir coupable dès qu’on prend une décision qui déplaît. C’est souvent dans cet écart entre ce que l’on comprend et ce que l’on éprouve que le travail en psychothérapie trouve son point de départ.

Que craint-on de perdre en devenant moins disponible ? Qu’est-ce qui rend plus facile de proposer encore son aide que de dire qu’on en aurait besoin à son tour ? Ces questions prennent un autre relief quand on les rapporte à des situations précises, à ce qu’on a appris dans d’autres relations et à ce que celle-ci permet aujourd’hui.

Ce travail peut aider à demander un partage plus juste ou à recevoir une aide sans se sentir tenu de céder. On peut alors dire ce qui nous manque sans avoir d’abord à prouver tout ce que l’on a fait pour le mériter.

Pour aller plus loin

  • Marcel Mauss, Essai sur le don, 1925.
  • Emily A. Impett, Shelly L. Gable et Letitia Anne Peplau, « Giving Up and Giving In: The Costs and Benefits of Daily Sacrifice in Intimate Relationships », Journal of Personality and Social Psychology, 2005.